Marie (Juliette Binoche) se réveille un jour à quarante et un ans. La veille, en ce qui la concerne, elle en avait vingt-cinq. Elle était tombée amoureuse de Paul (Mathieu Kassovitz) avec qui elle venait de passer la nuit dans son petit lit de jeune fille. À son réveil, elle est mariée et a un enfant avec lui. Elle a oublié quinze ans de sa vie. À première vue, on est ici dans le cauchemar de n’importe quel être humain : se réveiller avec quinze ans de plus.
La première partie du film de Sylvie Testud joue avec le contraste entre le comportement de jeune fille de Marie et son statut de femme d’affaires accomplie. Juliette Binoche est comme toujours rayonnante dans ce rôle de femme qui doit se reconstruire, et ses tentatives de retrouver l’amour perdu auprès de son mari – attachant Mathieu Kassovitz – constituent l’intrigue la plus passionnante du film. En effet, cette pauvre Marie ne cesse de se heurter à la froideur glaciale de Paul, sans que l’on sache jamais vraiment pourquoi. Elle essaie d’assembler les pièces d’un puzzle (la voiture, le sac, l’appartement, le bureau), éléments concrets d’une vie qui lui est étrangère. Ces éléments sont comme les cartes d’un jeu que Marie jouerait les yeux bandés, en essayant de bluffer le mieux possible. Cette dichotomie entre Marie, personnage qui découvre tout, et son entourage étonné de cette nouvelle attitude, provoque la plupart des moments comiques. Marie doit s’en remettre à un gamin de onze ans, son enfant, qui naïvement lui fournit les pièces manquantes.
Le film de Sylvie Testud s’apparente donc beaucoup à un jeu, et l’on reconnaît ici le caractère de la réalisatrice, qui même en tant qu’actrice apporte toujours un élément ludique et presque enfantin à ses personnages. La vie de Marie devient jeu de pistes : voir par exemple la scène amusante où elle cherche sa voiture dans un parking avec l’aide de sa femme de ménage. Les deux femmes évoluent parmi les voitures comme dans une jungle, « appelant » la voiture à l’aide de l’alarme comme elles appelleraient une bête sauvage avec un cor de chasse.
La vie d’une autre est aussi une histoire d’amour, et en cela elle se constitue en métaphore. Marie ne se souvient de rien et Paul a tout sur le cœur. Elle va toujours vers lui et il est dans le retrait. Elle incarne le début de leur histoire tandis qu’il en représente la fin. Ils sont en plein divorce, et elle en ignore les raisons donc se comporte comme à leur rencontre. Sa joie de vivre et son trop plein d’amour, que Paul n’a pas vus depuis des années, le désorientent et l’énervent au départ car il croit à une mascarade. La sincérité de Marie finit par gagner, et Paul se laisse reconquérir. La métaphore est bien là : pour se réconcilier, rien n’est mieux que de tout oublier, complètement, et repartir de zéro. La séquence sur le bateau mouche est particulièrement attendrissante. Les causes cliniques de l’amnésie de Marie ne sont jamais expliquées, ce qui renforce cette idée de métaphore. La perte de mémoire se constitue ici comme reconquête de soi. Marie se rend en effet bien compte qu’elle était devenue l’inverse de la jeune fille qui avait rencontré Paul : une femme d’affaires puissante et froide, avec peu de temps pour sa famille et peu d’amour pour les gens en général. Elle avait même un amant : on le voit dans l'une des meilleures scènes du film, lorsqu’un homme inconnu commence à l’embrasser et qu’elle se pétrifie, dégoûtée et apprenant qu’elle avait une relation extra conjugale.
Bien que démarrant lentement, le film de Sylvie Testud est porté par la justesse de ses acteurs principaux. Souvent hilarant, il bénéficie d’une reprise de rythme efficace en deuxième partie.
Ecrit par Garance Meillon



