Lynn (Ellen Barkin) se rend chez ses parents à l’occasion du mariage de son fils Dylan, qu’elle n’a pas élevé. Divorcée, remariée, mère d’une progéniture éparpillée et instable, Lynn est presque l’archétype de la mère moderne névrosée qui a peur de ses enfants.
Son autre fils Elliott (Ezra Miller, habitué aux rôles de fils à problèmes depuis We Need to Talk about Kevin, mais cependant très charismatique), se shoote avec tout ce qu’il trouve et s’habille tout en noir, faisant fuser les remarques cinglantes à chaque tête à tête avec n’importe quel membre de la famille. Ben, le benjamin, est un petit rondouillet introverti avec un QI d’enfant surdoué, baladant une caméra numérique et interviewant spontanément ceux qu’il rencontre. La fille Alice (Kate Bosworth, à contre emploi) a un physique de mannequin mais un passé d’auto mutilation… Cela fait beaucoup pour une seule famille, certes.
Le scénario de Levinson (récompensé à Sundance cette année) en fait cependant une comédie dramatique originale, assez proche de l’excellent et plus réussi Rachel Se Marie de Jonathan Demme – tous les deux en effet peuvent être placés dans la catégorie « famille déglinguée filmée caméra à l’épaule ». Ce style de mise en scène peut parfois se révéler oiseux, trop voué à un effet de manches sans fond réel, et Another Happy Day en est parfois coupable, lorsque par exemple la performance hautement lacrymale d’Ellen Barkin est trop poussée, en gros plans insistants. L’actrice, mal dirigée peut-être, en fait effectivement trop, si bien qu’elle donne l’impression d’éclater en sanglots ou d’en être sur le point à chaque plan. Ces erreurs de mise en scène sont cependant rattrapées par de beaux choix de la part du réalisateur, qui parfois nous montre un plan sans contre-champ, intensifiant donc certains moments tout en les épurant. On ne voit par exemple du mariage que les réactions des invités – et c’est tant mieux, le mariage en lui-même n’ayant que peu d’importance.
Ellen Barkin a beau être le personnage principal d’Another Happy Day, c’est pourtant bien Ezra Miller qui lui vole la vedette. Rejeté et rejetant l’ordre familial, qui menace d’éclater à chaque seconde, ses humeurs dictent les meilleures scènes du film. Il incarne bien l’adolescent sarcastique et désabusé, se nourrissant de polémique et allant parfois trop loin dans ses pulsions destructrices. Une conversation avec sa grand-mère (Ellen Burstyn, impeccable) suffit à résumer son désintérêt et son goût de la provocation. Elliott se délecte à aliéner ses proches. Ezra Miller est donc la belle surprise du film. Le dernier plan se fixe d’ailleurs sur lui, son regard noir scrutant le paysage dans un beau contre jour.
Les films indépendants américains aiment mettre en miroir la famille « parfaite » américaine, c’est à dire ici celle de l’ex-mari de Lynn, Paul (Thomas Hayden Church, sans doute choisi pour son allure de Ken vieillissant), et de sa nouvelle femme Paddy (Demi Moore, crispante) ; avec la famille décomposée et névrosée de Lynn. Cette confrontation dans les films prend souvent place à l’occasion d’un mariage, situation maintenant quasi clichée où l’on sait que malgré les promesses d’abondance et de fêtes, des drames familiaux vont éclater et faire basculer la surface bien polie du cocon familial. S’opposent donc la famille de Lynn et la famille de Paul. On accorde très peu d’attention à cette dernière, et pour cause : à l’exception de l’hystérique Demi Moore, elle est insipide.
On peut lire dans ces deux « familles » une allégorie: la « famille » Hollywood contre la « famille » indépendante. L’une est belle mais fade, l’autre est démente mais vivante. Sam Levinson, bien qu’il soit sans pitié pour le nid de vipères qu’est la seconde, a cependant choisi son camp. Paul et ses proches semblent en effet dénués de toute pensée, et regardent de travers Lynn et ses problèmes, à la façon qu’aurait Hollywood de toiser un film indépendant hors normes ; ce que n’est cependant pas Another Happy Day.
Ecrit par Garance Meillon



