On découvre d’abord Mikael Blomkvist (troublant Daniel Craig), journaliste dans une mauvaise passe à qui l’on propose une possible rédemption (et un gros salaire) dans une enquête sur un meurtre de jeune fille datant de quatre décennies. Le scénario est fin, habile, insistant sur la crise professionnelle du personnage pour mieux faire comprendre son inévitable consentement à une enquête opaque, qui a pour corollaire un exil sur une île glaciale, loin de tout… Daniel Craig fait preuve d’une finesse de jeu que les James Bond n’avaient pu révéler, et rajoute au personnage de Blomkvist un charisme séduisant que le personnage n’avait pas forcément dans le livre ou même dans son adaptation suédoise.
Le film ne serait cependant pas ce qu’il est (une grande réussite), sans le personnage interlope de Lisbeth (Rooney Mara), dont la personnalité gothique et asociale ne rend ses dons pour l’informatique que plus captivants. Bien qu’elle fasse preuve d’une présence évidente, la performance de la jeune fille est un peu comparable à celle d’un robot. Cependant elle est parfaitement acceptable pour le personnage proche de l’autisme qu’est Lisbeth. Après un rôle d’un tel calibre, on n’a pas fini de voir le visage pâle de Rooney Mara au cinéma. Par ailleurs, l’actrice et Daniel Craig partagent une complicité indéniable à l’écran, qui rend crédibles les scènes d’amour entre ces personnages pour le moins différents.
Un bon film se définit entre autres par un sentiment de confiance au visionnage. Dès le générique, Fincher prend les commandes et ne les lâche jamais. Son film est un bijou de contrôle sans aucun temps mort, et ses plans sont aussi précis que son montage. Lorsque Henrik Vanger, le grand-père de la jeune fille assassinée, propose à Mikael d’enquêter sur le meurtre, il pousse devant le journaliste une assiette avec un morceau de viande sanglant. L’analogie est immédiate, évidente, et pourtant passe inaperçue. Elle est comme subliminale. C’est le talent de Fincher : faire passer une mise en scène sophistiquée sans en rajouter, sans essayer d’impressionner, comme un enfant surdoué faisant un exercice sans efforts. Le réalisateur ici se met entièrement au service du scénario et arrive à le transcender. En effet, Fincher a mûri depuis Se7en ou Fight Club, et sa mise en scène n’en est que plus efficace, comme un coup de poing touchant précisément les organes vitaux du corps, pour vaincre en coupant le souffle. Fincher « vainc » son scénario, allant droit au but, et avec style. Bref, « à l’Américaine » dans le meilleur sens du terme. Comme dans The Social Network, le montage alterné dynamise le récit, facilitant la compréhension d’une intrigue à tiroirs avec une longue exposition. On retrouve dans Millenium le vrai enthousiasme d’un film à suspens. Fincher semble d’ailleurs se spécialiser dans les films sur des enquêtes de meurtres codifiés(Se7en, Zodiac).
Même les transitions sonores sont bien menées, intelligentes : un cri se transforme en bruit de freins d’une voiture qui démarre brusquement. La musique électro de Trent Reznor (qui avait déjà composé la BO de Social Network avec Atticus Ross) s’accorde aux images noires et électrisantes de Jeff Cronenweth. Le monde de Millenium est dense, opaque, noir, malgré la blancheur immaculée des paysages, et la musique accompagne bien cette atmosphère cauchemardesque et frénétique d’une enquête qui ne mène que d’horreur en horreur.
Sans édulcorer son propos, Fincher coupe les scènes difficiles au bon moment, faisant de Millenium un film dur mais agréable à regarder (contrairement à beaucoup d’autres films « thriller » qui se complaisent dans leur violence).
La résolution de l’intrigue se fait peut-être un peu rapidement, ce qui pourrait poser problème à un spectateur non averti – mais cela fournit aussi un prétexte pour retourner voir ce qui est, quasiment ex aequo avec The Social Network, le meilleur film de Fincher.
Ecrit par Garance Meillon



